Biographie

72. Jeremy Brett

Jeremy Brett, de son véritable nom Peter Jeremy William Huggins, naquit à Berkswell Grange (Berkswell) du lieutenant-colonel Henri William Huggins et de l’héritière de la famille de chocolatiers Cadbury. Eduqué à Eton, il prétendait avoir été un « désastre universitaire », attribuant les difficultés rencontrées au cours de ses études à sa dyslexie. Toutefois, il excellait dans le chant et faisait partie de la chorale du collège. Lorsqu’il devint étudiant en art dramatique, son père lui demanda de changer de nom pour préserver l’honneur de la famille.

Brett apprit le métier d’acteur à la Central School of Speech and Drama (Ecole centrale de diction et d’art dramatique). Il débuta en tant qu’acteur professionnel au Library Theatre de Manchester en 1954 et fit sa première apparition sur la scène londonienne avec l’Old Vic Company en 1956, dans  Troilus et Cressida. La même année, il joua à Broadway, dans Richard III, le rôle du Duc d’Aumerie, et continua ensuite à interpréter au théâtre de nombreux rôles classiques, en particulier shakespeariens, avec l’Old Vic au début de sa carrière puis avec le National Theatre.

A partir des années soixante, Brett fut rarement absent des écrans de télévision britanniques. Il s’illustra dans de nombreuses séries, notamment en tant que d’Artagnan dans l’adaptation télévisée du roman Les trois Mousquetaires, en 1966.  Il joua quelques rôles comiques, généralement de caractère classique, comme celui du capitaine Absolute dans Les Rivaux. En 1973 Brett incarna Bassanio dans une adaptation de la pièce de Shakespeare Le Marchand de Venise, où Laurence Olivier jouait le rôle de Shylock et Joan Plowright celui de Portia (Brett, Olivier et Joan Plowright avaient auparavant joué les mêmes rôles sur scène avec le National Theatre). Brett disait en plaisantant que, comme acteur, il avait rarement eu le droit d’habiter le vingtième siècle, et jamais l’époque où il vivait. Mais en fait, certains de ses premiers rôles télévisés, dans des séries telles que Le Baron ou Les Champions, le lui ont permis.

73. “War and Peace”, Paramount Pictures, 1956

Les apparitions de Brett dans des films long-métrage ont été relativement peu nombreuses, mais c’est lui qui joua le rôle de Freddie Eynsford-Hill dans la version filmée de My Fair Lady, dont le succès fut immense. Il fut doublé lorsqu’il s’agissait de chanter, bien qu’il ait encore été parfaitement capable de le faire, comme il le démontra plus tard en interprétant le rôle de Danilo dans La Veuve joyeuse, pour la version télévisée britannique de 1968. Harry Saltzman et Albert R Broccoli pensèrent brièvement à lui pour le rôle de James Bond dans Au Service secret de Sa Majesté après que Sean Connery eut quitté la série en 1967, mais il revint en fait à l’Australien George Lazenky. Une seconde audition pour le rôle de 007 dans Vivre et laisser mourir aboutit également à un échec et Roger Moore décrocha le rôle convoité. La dernière apparition de Brett sur le grand écran fut posthume et consista à jouer le rôle très bref et non-crédité du père de l’artiste dans Moll Flanders, un long métrage hollywoodien avec Robin Wright Penn dans le rôle titre. Le film (qu’il ne faut pas confondre avec l’adaptation, la même année, par ITV, dont la vedette était Alex Kingston) sortit en 1996, presque un an après la mort de Brett.

Ce qui est particulièrement remarquable dans tous les rôles de Jeremy Brett, c’est la parfaite netteté de sa diction. Brett était né avec un trouble de la parole, le « rhotacisme », qui l’empêchait de prononcer le son « r » correctement. Une opération corrective à l’adolescence, et par la suite des années d’exercice, donnèrent à Brett une qualité d’élocution digne d’envie. Plus tard, il affirma effectuer quotidiennement tous ses exercices de diction, qu’il travaille ou non.

74. “My Fair Lady”, Warner Bros. Pictures, 1964

Bien qu’il soit apparu dans beaucoup de rôles différents durant ses quarante années de carrière, c’est essentiellement pour son interprétation de Holmes dans la série de Granada réalisée entre 1984 et 1994 que l’on se souvient aujourd’hui de Jeremy Brett. Les histoires originales de Sir Arthur Conan Doyle furent adaptées par John Hawkesworth et d’autres scénaristes. Bien que Brett ait craint, dit-on, d’être désormais cantonné dans ce type de rôle, il interpréta quarante et un épisodes de la série aux côtés de David Burke et plus tard d’Edward Hardwicke dans le rôle de Watson. Une fois en charge de ce rôle exigeant, Brett en joua peu d’autres, et il est en général considéré actuellement comme le Sherlock Holmes définitif de son temps, tout comme le fut Basil Rathbone dans les années quarante. Brett avait auparavant joué le rôle du Dr Watson dans La Croix de sang, ce qui faisait de lui l’un des trois seuls acteurs à avoir interprété à la fois Holmes et Watson (Les deux autres étant Reginald Owen, Watson dans le film Sherlock Holmes de 1932 et Holmes dans Une Etude en rouge en 1933 et l’ancien élève d’Eton Patrick Macnee, qui joua Watson dans Sherlock Holmes à New-York en 1976 et Holmes dans Le Chien de Londres en 1993).

Brett avait été contacté en Février 1982 par Granada pour jouer Holmes. L’idée était de réaliser une adaptation entièrement authentique et fidèle des meilleures affaires policières du personnage. Finalement Brett accepta le rôle. Il voulait être le meilleur Sherlock Holmes que le monde ait jamais vu. Il mena des recherches approfondies sur le grand détective et sur Sir Arthur Conan Doyle lui-même, et il se montrait extrêmement attentif à toute divergence entre le scénario qu’on lui donnait et l’histoire originale. L’un de ses biens les plus précieux sur le plateau était ses Archives de Baker Street (77 pages), qui recensaient tout ce qui concerne Sherlock Holmes, de ses particularités personnelles à ses habitudes en matière de nourriture et de boisson. Une fois, Brett expliqua que certains acteurs sont des « becomers ». Ils s’efforcent de devenir leur personnage. Lorsqu’il travaille, l’acteur est comme une éponge, qu’il presse jusqu’à ce qu’il en ait entièrement expulsé sa propre personnalité, afin qu’elle absorbe le personnage comme un liquide. Brett était obsédé par le souci d’apporter plus de passion dans le rôle de Holmes. Il introduisit dans son jeu des gestes excentriques de la main et des rires brusques et brefs. Il se jetait sur le sol juste pour observer une empreinte, bondissait par-dessus les meubles ou sautait sur le parapet d’un pont sans le moindre souci de sa sécurité personnelle.

75. “Dracula”, Ahmanson Theatre, Los Angeles, 1979

La personnalité obsédante et dépressive de Holmes fascinait et effrayait Brett. Par beaucoup de côtés, elle ressemblait à la sienne, avec ses explosions d’énergie passionnée suivies de périodes de léthargie. Il devint difficile pour Brett de se débarrasser de Holmes après le travail. On lui avait toujours dit que la seule façon pour un acteur de rester sain d’esprit est de laisser son rôle derrière lui une fois la journée finie ; mais Jeremy commençait à rêver de Holmes, et ses rêves tournaient au cauchemar. Brett se mit à désigner Holmes par Vous Savez Qui, ou simplement LUI : Watson décrit Vous Savez Qui comme « Une intelligence dépourvue de cœur », ce qu’il est difficile de jouer, difficile de devenir. Aussi, ce que j’ai fait, c’est de lui inventer une vie intérieure. Brett inventa pour Holmes une vie imaginaire, afin de combler les lacunes laissées par le cœur absent de Holmes, le vide de sa vie affective. Il imagina à quoi la nounou de Vous Savez Qui ressemblait. Elle disparaissait sous l’amidon .Je ne crois pas qu’il ait vu sa mère avant l’âge de huit ans…et ainsi de suite.

Finalement, la situation commença à se dégrader. La charge de travail de Jeremy le poussait à aller jusqu’à la limite de ses forces. Pendant que les autres acteurs disparaissaient à la cantine pour déjeuner, il s’asseyait seul sur le plateau, lisant le scénario, observant chaque nuance. Il lisait Doyle pendant ses week-ends et pendant ses vacances. Certains acteurs craignent que s’ils jouent Sherlock Holmes très longtemps, le personnage leur vole leur âme, ne laisse aucun recoin au premier occupant des lieux, déclara-t-il un jour. L’idée qu’il était malade ne l’effleura jamais.

Le 24 Mai 1958, Brett avait épousé l’actrice Anna Massey, fille de Raymond Massey, mais ils divorcèrent le 22 Novembre 1962. Leur fils, David Huggins, né en 1959, est dessinateur humoristique, illustrateur et romancier. Des années plus tard, Brett et Anna Massey apparurent ensemble dans l’adaptation par la BBC de Rebecca (1979), Brett dans le rôle du héros hanté par le passé, Max de Winter, et Anna Massey dans celui de la sinistre intendante, Mrs Danvers. En 1991, Brett et le frère d’Anna Massey, Daniel Massey, jouèrent ensemble dans un épisode de Sherlock Holmes, Le Problème du pont de Thor.

76. “The Adventures of Sherlock Holmes” (“The Speckled Band”), Granada Television, 1984

En 1977, Brett épousa Joan Sullivan, productrice à PBS ; le couple partageait, selon les mots mêmes de Brett, un amour merveilleux. Beaucoup les considéraient comme deux âmes-sœurs, car ils avaient le même anniversaire, et souvent, l’un finissait les phrases de l’autre.  Joan mourut d’un cancer le 4 Juillet 1985, peu après que Brett eut fini de filmer la « mort » de Holmes dans Le Problème final. Brett lutta pour filmer la série suivante de Granada, Le Retour de Sherlock Holmes, durant les derniers mois de l’année 1985.  Sur le plateau, on remarquait que ses oscillations d’humeur excessives s’aggravaient, et finalement, le chagrin et le surmenage vinrent à bout de ses forces ; il fit une dépression nerveuse, on l’hospitalisa, et les médecins diagnostiquèrent qu’il souffrait de troubles maniaco-dépressifs.

Ils prescrivirent à Jeremy des tablettes de lithium pour combattre sa maniaco-dépression. Il savait qu’il ne guérirait jamais. Il devait vivre avec sa maladie, en repérer les symptômes et tâcher d’y faire face. Il voulait reprendre le travail, jouer Holmes de nouveau. Le premier épisode produit après son congé fut une adaptation du Signe des Quatre d’une durée de deux heures. A partir de cette époque, la transformation de l’apparence de Brett devint progressivement plus visible, au fur et à mesure de la succession des épisodes. L’un des effets secondaires du lithium était la rétention d’eau. L’aspect et le jeu de Brett se modifièrent. Son traitement le ralentissait et il prenait du poids. Son corps retenait des litres et des litres d’eau. Un jour un médecin, appelé sur un lieu de tournage extérieur, en retira de son thorax plus de six litres. Brett souffrait aussi de troubles cardiaques. Son cœur avait deux fois la taille normale, il éprouvait des difficultés à respirer et avait besoin d’un masque à oxygène sur le plateau. Son seul commentaire consistait à dire : Mais, mes chéris, le spectacle doit continuer.

77. “Moll Flanders”, MGM, 1995

Durant la dernière décennie de sa vie, Brett fit plusieurs séjours à l’hôpital pour soigner ses troubles mentaux. Pendant qu’il achevait de tourner les derniers épisodes de Sherlock Holmes, sa santé et son apparence s’altéraient visiblement. Les dernières années de sa vie, il parlait de sa maladie avec beaucoup de franchise, incitant les gens à en reconnaître les symptômes et à chercher de l’aide.

Brett mourut le 12 Septembre 1995, chez lui, à Clapham (Londres) d’un arrêt cardiaque. Les valves de son cœur avaient été endommagées par un rhumatisme articulaire aigu contracté pendant son enfance.


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